Lorenzo Vitturi: Catacaos
Imaginez que vous découvriez un objet, une forme, qui vous fascine absolument. Un chapeau, un vase, une image, un corps. Quelque chose que vous désirez instinctivement, sans vraiment savoir pourquoi. Puis, un jour, vous vous retrouvez dans une ville où cet objet est omniprésent. Les boutiques et les étals des marchés en sont remplis. Où cela pourrait-il vous mener si vous décidiez de le suivre ?
Pour Lorenzo Vitturi, cet endroit était Catacaos, une petite ville du nord du Pérou, où il découvrit une abondance extraordinaire de poto, ou calebasse, une courge séchée dont la forme sinueuse le fascinait depuis longtemps. Élément essentiel de l’artisanat local, elle est traditionnellement utilisée pour servir et partager la chicha de jora, une ancienne boisson fermentée à base de maïs. Vitturi avait déjà étudié cet objet et l’avait recherché dans différentes régions du monde. Mais ici, il prit une dimension personnelle inattendue : Catacaos était également le lieu de naissance de son arrière-grand-père. Au Pérou, l’un des deux pays auxquels ses origines sont liées, avec l’Italie, un objet qu’il avait suivi à travers le monde le conduisit ainsi à découvrir une part inconnue de son histoire familiale.
À partir de cette rencontre, Vitturi présente des œuvres existantes ainsi que de nouvelles créations qui explorent l’entrecroisement d’histoires personnelles, culturelles et matérielles entre l’Italie et l’Amérique latine, et plus particulièrement le Pérou. À travers la photographie, la sculpture et la tapisserie, chaque œuvre met en avant la matière comme vecteur d’un lieu, d’une tradition et d’une mémoire individuelle et collective.
Dans Catacaos, l’exposition qui porte le nom de la ville péruvienne, la calebasse devient un motif récurrent, dont la forme est sans cesse reconfigurée, cousue, assemblée et transformée.
Dans la première salle, les contours ondulants du poto réapparaissent dans de grandes tapisseries évoquant la palette chromatique des paysages péruviens. Nouées en laine et en soie végétale par les tisserands de la Jaipur Rugs Foundation et achevées à Murano, ces œuvres textiles suspendues intègrent du verre transparent et des verres aux couleurs pastel, réunissant ainsi des traditions matérielles et des lieux distincts. Par cette convergence, les œuvres dessinent une cartographie stratifiée des échanges et des déplacements culturels, à la fois profondément physique et chargée d’une forte résonance émotionnelle.
Dans la deuxième salle, la relation entre les matériaux s’inverse : on passe des surfaces textiles suspendues à des volumes clos constitués de sculptures en verre totémiques, reprenant la forme de la calebasse. Intitulées Combinado, ces œuvres associent du verre cotisso à des fils péruviens, évoquant les apachetas andines : des pierres accumulées par les voyageurs sur les cols de montagne et aux carrefours, en guise d’offrandes rituelles à la Pachamama et aux esprits de la montagne, afin de demander protection au cours de leurs voyages. Alors que les tapisseries contiennent et intègrent le verre, le verre, ici, enferme les fils. Cette inversion entre contenant et contenu met en tension la douceur et la solidité, la fragilité et le poids, transformant les sculptures en des espaces où se rencontrent matière, mémoire culturelle et mouvement.
Dans la dernière salle, les photographies réassemblent les matériaux rencontrés tout au long de l’exposition en figures solennelles, presque cérémonielles. Drapés de textiles péruviens, leurs visages dissimulés derrière des masques sculpturaux inspirés des traditions andines et vénitiennes, ces corps hybrides se détachent sur des paysages lumineux et des fonds en adobe rouge, un revêtement mural traditionnel en terre du Pérou, notamment dans la Vallée sacrée. Sa texture rugueuse et chaleureuse rappelle l’architecture locale, créant un lien entre les corps et les lieux.
Conçues comme des expériences génératives, ces compositions réunissent verre, textiles, terre cuite, pierres, perles et autres matériaux choisis par Vitturi non seulement pour leurs propriétés physiques, mais aussi pour les histoires qu’ils portent. Ensemble, ils forment un langage discret mais tangible, qui traverse les géographies et les traditions, ouvrant de nouvelles possibilités de sens et de transformation.
Le mouvement est au cœur de ce processus, comme le suggère Caminante (« celui qui marche »), titre donné aux œuvres textiles. Ce qui commence comme une recherche d’un objet devient un voyage guidé par l’objet lui-même, faisant apparaître des connexions imprévues entre continents et générations. L’objet devient à la fois un point de départ et un moyen de retour, conduisant vers des lieux jamais connus, mais qui, d’une certaine manière, étaient déjà inscrits dans sa propre histoire.
Texte de l’exposition par Giulia Civardi, commissaire d’exposition et autrice.


