Mémoire Matérielle: Gaëlle Choisne, Joana Choumali, Andile Dyalvane and Carla Gueye. Curated by Azu Nwagbogu and Nkhensani Mkhari.
En 1932, écrivant depuis Paris, au cœur de ce qui allait devenir le mouvement de la Négritude, Paulette Nardal affirmait que la conscience ne se transmet pas passivement par héritage, mais qu’elle se construit — qu’elle se façonne par un effort volontaire, qu’elle se développe collectivement et qu’elle se transmet à contre-courant de l’effacement. Son intuition portait fondamentalement sur la mémoire comme travail : le travail de préserver, de reconstruire et de transmettre des savoirs que la modernité coloniale avait cherché à arracher à celles et ceux qui en étaient les dépositaires. Mémoire Matérielle transpose la proposition de Nardal dans le champ de la pratique artistique, réunissant cinq artistes pour qui la main — patiente, répétitive, exigeante — constitue l’instrument premier de cette construction.
Les processus réunis ici sont exigeants et lents : des vases en céramique construits par enroulement successif de colombins d’argile, des fils traversant des surfaces photographiques, des ornements moulés puis assemblés, des pigments superposés, des matières récupérées, collectées et recomposées en architecture. Il ne s’agit pas de simples gestes esthétiques. Ce sont des actes de pensée matérielle — des manières d’inscrire dans la forme des savoirs ancestraux, des expériences incarnées et des histoires collectives. Dans chacune de ces pratiques, la mémoire apparaît non comme une récupération nostalgique du passé, mais comme une reconstruction active : quelque chose qui se fabrique, et se refabrique, au présent.
Les céramiques façonnées par colombin d’Andile Dyalvane portent l’empreinte des savoirs ancestraux amaXhosa — des réceptacles scarifiés, incisés et modelés comme des espaces de communion, dans lesquels l’argile devient elle-même un médium de dialogue entre les vivants et celles et ceux qui les ont précédés. Joana Choumali brode directement sur des photographies, réunissant l’image et la mémoire par le fil ; ses surfaces cousues mettent en œuvre une forme silencieuse et durable de réparation, où chaque passage de l’aiguille devient à la fois méditation et témoignage. La pratique sculpturale de Carla Gueye explore la surface et la matière par accumulation et par le toucher, affirmant la présence du corps dans l’objet façonné. Quant à Gaëlle Choisne, lauréate du Prix Marcel Duchamp 2024, elle élargit cette réflexion à l’échelle de l’installation : puisant dans son héritage franco-haïtien, elle assemble des matériaux bruts et récupérés — porteurs de mythologies créoles, de traditions orales et des survivances du fait colonial — pour créer des environnements qui deviennent des espaces d’offrande et de réparation, se déployant du sol aux murs, jusque dans l’air.
Mis en dialogue, ces cinq gestes artistiques proposent que les matériaux eux-mêmes soient des témoins. L’argile conserve la pression de la paume ; le fil enregistre le rythme du poignet ; les matières sauvées portent les histoires de leurs vies antérieures. Ce que le colonialisme a tenté d’effacer — les traditions artisanales, les savoirs incarnés, les cosmologies préservées dans les corps et les objets du quotidien — persiste ici sous une forme matérielle, non comme un vestige, mais comme une syntaxe vivante. L’exposition circule volontairement entre abstraction formelle et urgence narrative, entre le geste individuel et sa résonance collective, faisant confiance à la conviction de Nardal selon laquelle le personnel, lorsqu’il est travaillé avec suffisamment de soin, devient un héritage commun.
Mémoire Matérielle est finalement une réflexion sur le temps. Le travail manuel refuse le rythme imposé par l’extraction. Construire un vase pendant plusieurs jours, broder une photographie point après point, recueillir et relier ce qui a été abandonné, c’est pratiquer une autre économie de l’attention — une économie dans laquelle faire, c’est penser ; penser, c’est se souvenir ; et se souvenir constitue une forme de résistance. Entre les mains de ces artistes, la mémoire n’est pas ce qui subsiste. Elle est ce qui se construit.
— Azu Nwagbogu et Nkhensani Mkhari
Commissaires de l’exposition


