Présentation

“These are the cues for an exhibition; an exhibition tuned in to the minor keys; an exhibition that invites listening to the persistent signals of earth and life, connecting to soul frequencies. If, in music, the minor keys are often associated with strangeness, melancholy and sorrow, here their joy, solace, hope, and transcendence manifest as well.”
— Koyo Kouoh, In Minor Keys

 

S’inspirant de la vision curatoriale de Koyo Kouoh pour la Biennale de Venise 2026, Soul Frequencies célèbre le jazz, le blues, la soul et les musiques noires en général comme des espaces de circulation — des lieux où le son devient un vecteur de mémoire, de résistance et de libération. Plus qu’un répertoire, elles constituent une manière d’être au monde : une fréquence partagée, capable de relier les corps, les histoires et les imaginaires. Réunissant neuf artistes contemporains de différentes régions d’Afrique et de leurs diasporas, l’exposition propose ainsi d’habiter ces fréquences et d’en éprouver les résonances.

 

La musique y apparaît d’abord comme une matière vive, une archive en mouvement. Dans le travail de Modou Dieng Yacine, des photographies d’archives des bals à Saint-Louis sont réactivées par une palette vive qu’il qualifie de « coloniale », rejouant l’ambivalence d’un héritage visuel imposé selon un exotisme fantasmé, tandis que la danse devient un espace de libération. À cette pulsation répond, en écho, le travail de Shourouk Rhaiem : les pochettes de disques — de Nina Simone à Marvin Gaye — s’y transforment en refuges intimes, ornées de cristaux, révélant la charge émotionnelle et projective de ces objets. De cette matière sonore émergent des voix, parfois tues — celles des femmes en majesté que Thandiwe Muriu met en lumière. Associées à des proverbes africains, ses images affirment le rôle fédérateur des femmes dans la société kenyane et rappellent l’importance de la transmission des savoirs dans un monde en accélération constante.

 

Cette parole, devenue mémoire, se prolonge naturellement dans une relation à l’ancestralité, aux héritages et à l’invisible. Les sculptures de Mehdi-Georges Lahlou, entre totem et autoportrait, convoquent à travers la métaphore filée du palmier des récits de filiation, de migration et de résilience : le buste de l’artiste devient la colonne vertébrale d’un palmier-dattier dont émergent des fruits, comme autant de promesses de continuité. Dans le travail de Christa David, la spiritualité s’incarne dans des figures découpées en prière, engagées dans une tentative de réconciliation et de soin, comme si l’image elle-même pouvait panser les fractures entre l’humain et le monde. Chez Hyacinthe Ouattara, les sculptures composées de tissus anciens et de vêtements portés prolongent cette réflexion : elles incarnent une mémoire vivante, où un fil rouge, sanguin, assemble les formes comme une énergie vitale reliant les existences au-delà du temps.

 

L’exposition se déploie alors dans une pensée du collectif, où la création devient un espace partagé. Le projet NOIRES de Roxane Mbanga, réalisé entre la Guadeloupe et la Côte d’Ivoire sur les traces de ses origines, rassemble des dessins posés sur des batiks confectionnés à la main avec d’autres femmes, selon des gestes et des savoir-faire transmis. Cette attention au lien se retrouve dans les œuvres de Joana Choumali, où des scènes de vie quotidienne — une mère guidant son enfant, des hommes réunis par le labeur — sont brodées de fils d’or et baignées d’une lumière douce. Le soin porté à ces images prolonge le regard de l’artiste, qui photographie chaque matin le monde aux premières lueurs de l’aube pour en révéler la beauté fragile.

 

Dans leur prolongement, les photographies d’Adler Guerrier, capturant la végétation des jardins urbains de Miami, déplacent cette idée de communauté vers une temporalité élargie : rehaussées de formes colorées peintes dans des teintes aux noms évoquant d’autres géographies (Gris Bamako, Rose Passada), elles suggèrent des présences discrètes, comme autant d’âmes ou de marqueurs de communauté. Au cœur de la ville, le jardin devient ainsi un lieu de projection et de patience — un espace où quelque chose se cultive au-delà de l’échelle humaine, une promesse de continuité, peut-être un rêve d’Éden, en tout cas une forme de transcendance.

 

À travers ces pratiques, Soul Frequencies esquisse une cartographie sensible où la musique agit comme un principe de circulation et persiste comme une vibration. D’un geste à l’autre, d’une image à l’autre, se dessine un espace commun où le quotidien parfois éprouvé s’ouvre discrètement sur un ailleurs. C’est peut-être là que réside la force de cette réunion d’artistes : dans cette capacité à faire émerger, au cœur même du réel, des formes de déplacement — des échappées, des respirations — où l’art, comme la musique, révèle ce qui nous est commun et ouvre ainsi la possibilité de faire communauté

Œuvres